« L’amour vise l’énigme de l’Autre »

La sagesse de l’amour, Alain Finkielkraut

Les philosophes et les écrivains parlent d’amour. Ils tentent même de le décrypter. Qu’est-ce qui fait qu’on aime ? Est-ce que cela vient de moi ou de l’autre ? Qu’est-ce qui en l’autre attire l’amour ? Base de réflexion pour vos vœux ou pour une lecture de cérémonie, à vous de choisir comment utiliser cet extrait de La sagesse de l’amour de Finkielkraut autour de l’énigme de l’Autre !

l'énigme de l'autre

 » Je t’aime. Toi ? Tes mérites ? L’éclat de ton sourire ? La grâce de ta silhouette ? Ta fragilité ? Ton caractère ? Tes hauts faits ou le seul fait, miraculeux, de ton existence ? « On n’aime jamais les personnes, mais seulement les qualités, affirme Pascal. Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté l’aime-t-il ? Non, car la petite vérole qui tuera la beauté sans tuer la personne fera qu’il ne l’aimera plus ». Selon Hegel, au contraire, aimer c’est attribuer une valeur positive à l’être même de celui qu’on aime indépendamment de ses actes ou de ses propriétés singulières et périssables. Proust apporte une contribution inédite à ce vénérable débat, en donnant tort à tout le monde. L’amour ne s’adresse ni à la personne ni à la particularité, il vise l’énigme de l’Autre, sa distance, son incognito, cette façon qu’il a de ne jamais être de plain-pied avec moi, même dans nos moments les plus intimes. »

La sagesse de l’amour, Alain Finkielkraut

Edgar Morin « Amour, Poésie, Sagesse »

Une philosophie de l’amour

L’avantage de Facebook c’est qu’on y trouve aussi bien des chatons mignons, que des perles de poésie. Grâce à une de mes copines de l’ENS, je suis tombée sur une de ces perles : une conférence d’Edgar Morin de fin 2013.

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Le philosophe était invité à l’Université permanente de l’Université de Nantes pour une conférence intitulée : « Amour, Poésie, Sagesse ». Vaste programme ! Et comme c’est Edgar Morin qui parle, on se régale l’esprit quand on parle amour et philosophie.

Cet homme donne à penser, philosophie oblige ; mais il a aussi un don pour les mots. Avec lui, on pense avec beauté ! Voilà donc ma sélection subjective des beaux moments de cette conférence !

« L’amour est toujours le beau risque à courir »

L’amour nous dit Morin appartient à l’homo sapiens demens. Oui, pour le philosophe, il faut ajouter le terme demens à la dénomination de l’homme, car la folie est autant le propre de l’homme que la raison.

Et l’amour se situe du côté de la passion, tout en ayant besoin de la « veilleuse de la rationalité » pour ne pas sombrer dans le délire.

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C’est parce que l’amour tient de la passion plus que de la raison qu’il est « le beau risque à prendre ». Si la raison seule guidait, elle listerait toutes les options négatives : l’autre peut décéder, arrêter de m’aimer, aimer quelqu’un d’autre. Tant de possibilités qui rationnellement pourraient empêcher l’amour. Mais la folie prend le pari et tente ce « beau risque » !

La force du baiser

Dans cette conférence, Morin s’attarde sur le visage et particulièrement de la bouche. Selon lui, la bouche est un « organe absolument polyvalent » qui peut aussi bien nous permettre de manger, de respirer, de sourire que de donner un baiser.

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Le baiser sur la bouche, c’est « la rencontre de deux chairs », en tant que prélude érotique voire sexuel entre deux corps. Cependant, le souffle porte aussi en lui un aspect mystique. Il est souvent associé à l’âme. Embrasser quelqu’un sur la bouche, c’est également échanger deux souffles. Symboliquement, c’est alors la rencontre de deux âmes. Le baiser possède cette force duelle de représenter à la fois l’union de deux corps et de deux âmes.

Vous n’embrasserez plus jamais de la même manière !

La sagesse comme ouverture sur l’autre

Tout le discours de Morin laisse entendre ce qu’il précisera à la fin de sa conférence. La sagesse ne pourrait pas se limiter à une vie trop raisonnable, on ferait attention à tout, et on n’aurait aucun sentiment. La sagesse est une « veilleuse de la raison », mais rien ne se fait sans passion.

Au-delà de l’amour amoureux, Morin enjoint à l’humanisme et à la prise en compte de l’autre. Notamment pour limiter la violence. L’autre, les autres nous sont étrangers, et pourtant ils sont emportés, comme chacun d’entre nous, dans l’aventure humaine. Le philosophe conclut ainsi : « Nous vivons dans l’incertain, la sagesse c’est d’affronter l’incertitude et être capable de comprendre autrui. Voilà les ingrédients d’une sagesse actuelle contemporaine. »

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Le beau risque de l’amour se court même dans son rapport aux autres, pas seulement dans le rapport amoureux. Le beau risque de l’amour c’est aussi celui de tenter de comprendre et d’accepter l’autre dans son altérité à nous. Belle leçon d’humanité monsieur Morin. Merci beaucoup !

NB : toutes les citations sont tirées de la conférence d’Edgar Morin « Amour, poésie, sagesse » à l’Université permanente de l’Université de Nantes, le 12 décembre 2013.

Histoires d’amours : Socrate et Alcibiade

Le couple Socrate et Alcibiade

Qui sont-ils ?

Nous sommes en Grèce, dans l’Athènes du Ve siècle avant JC. Socrate est l’empêcheur de tourner en rond de service. Il arpente la ville et questionne sans cesse ses contemporains. Son but est de les pousser à réfléchir à ce qu’ils disent (vaste projet !). Il y traque le faux ainsi que les idées reçues acceptées toutes crues !

Socrate et AlcibiadeEn somme, Socrate pousse les gens à réfléchir sur le vrai sens des choses. D’après ce qu’on en sait, Socrate n’est pas franchement un bel homme, ni quelqu’un qui fait attention à son apparence. Je ne saurais pas dire quel âge il a mais il est beaucoup plus vieux qu’Alcibiade. Ce dernier est un jeune homme intelligent et ambitieux, il sera général mais peut également aspirer à la politique.

Tout sépare le bel Alcibiade et l’étonnant Socrate avec sa tête de satyre. Et pourtant…

Comment ils s’aiment ?

Pourtant une attraction mutuelle lie les deux hommes. On en prend pleinement conscience dans le Banquet mais Platon l’évoque aussi dans plusieurs autres dialogues.

Socrate ne cache pas son amour pour Alcibiade. Il se dit d’ailleurs amoureux de lui comme de la philosophie. Il le suit, l’observe, cherche sa compagnie. Alcibiade est loin d’être insensible à cet homme étrange. Ils sont mutuellement fascinés par l’autre, Alcibiade avoue même dans le Banquet avoir désiré Socrate.

 socrate-et-alcibiade

Amusez-vous à lire ou à relire ce passage (217a-219e), où Alcibiade, certes ivre mais honnête, raconte ses tentatives. Cela sonne comme un écho très contemporain. Alcibiade tente tout ! Il lui propose de faire du sport ensemble, puis il l’invite à dîner en tête à tête, il l’invite même à rester dormir chez lui et partage son lit, en vain ! Il se donne du mal notre Alcibiade, mais Socrate reste chaste même s’il est séduit par le jeune soldat si beau et au si bel esprit. Le récit d’Alcibiade dans le Banquet est un cri de désir pour ce personnage qui le fascine.

Pourquoi c’est une belle histoire ?

Socrate et Alcibiade c’est un amour chargé d’admiration, de fascination, de désir. Les deux hommes passent du temps ensemble, s’enrichissent mutuellement, souffrent quand ils sont séparés. Alcibiade se dit même « asservi » à Socrate, il en parle comme d’un poison. Plus précisément, en grec, il parle de Socrate comme d’un « pharmakon », le mot signifie aussi bien le poison que le remède. Jolie métaphore de l’ambivalence du lien qui unit Alcibiade à Socrate !

Rien de sexuel ne les unit* ou peut-être que si mais au fond peu importe. En allant au-delà de la simple relation éraste-éromène**, Socrate et Alcibiade constituent un couple mythique. En effet, leur lien dépasse le mode de relation communément admis entre deux hommes dans la Grèce antique. Leur relation, acceptable voire encouragée le temps de l’adolescence d’Alcibiade, devient ensuite un sujet de moquerie envers Socrate. Il aurait dû se désintéresser du jeune homme devenu adulte. Et il n’en fut rien. En ça, leur relation dérangeait.

Les deux hommes forment un couple où les contraires s’attirent et se complètent : le bel Alcibiade et le laid Socrate, le jeune soldat et le vieux philosophe, l’apprenti ambitieux et le sage peu inquiet de sa réputation dans la cité. Leur histoire d’amour court à travers les dialogues de Platon et revient comme des vagues pour nous dire que oui ce Socrate, philosophe amoureux des Idées, s’est aussi dit amoureux d’un homme et en a été aimé jalousement !

*en tout cas pas d’après les témoignages des témoins contemporains, comme le dit JC. Bologne dans Histoire du couple.
** Bologne nous rappelle dans Histoire du couple qu’il était courant dans la Grèce antique qu’un homme adulte accompli (entre 25 et 30 ans), l’éraste, prenne en charge l’éducation et l’initiation d’un jeune adolescent, l’éromène. Cette relation pleinement encouragée devait prendre fin une fois l’adolescent devenu adulte. Les amours homosexuelles entre deux hommes adultes étaient, elle, moquées et sévèrement critiquées.